Hervé de Portzmoguer dit le Primauguet

Hervé de Portzmoguer dit Primauguet  ± 1475 - 1512

 Primauguet !  C’est sous ce nom qu'un grand marin breton est passé à la postérité. 
Hervé de Portzmoguer, dont le nom breton s'écrit Porzhmoger (prononcer "Porsmoguerre") était un petit noble bas breton dont les terres s'étendaient sur la commune de Plouarzel, dans le nord du Finistère. On ignore presque tout de ce jeune chevalier, y compris sa date de naissance. Ses terres relevaient de la seigneurie des Du Chastel, dont le plus illustre représentant, Tanguy III, prévôt de Paris, sauva le futur roi Charles VII, encore adolescent, des Bourguignons, en mai 1418.
Le manoir qu'Hervé avait hérité de sa mère et qui dominait le chenal du Four n'existe plus à Plouarzel: il a été incendié par les Anglais. 
Le manoir, construit en granite sur la côte escarpée qui fait face aux îles de Molène et d’Ouessant, était situé près du rivage qui borde le Chenal du Four. Et si on imagine sans peine comment pouvaient se forger les vocations maritimes, les Portzmoguer exploitaient aussi leurs terres et leur devise était le symbole de cette double occupation : 
War vor ha war zouar : (Sur mer et sur terre) devise bretonne des Portzmoguer. Leur blason portait "de gueules à la fasce d'or chargée d'une coquille d'azur et accompagné de six besants d'or."
  
Si on ne sait pas avec exactitude la date de naissance d’Hervé de Portzmoguer, on la situe entre 1473 et 1478. On en est réduit à des conjectures pour savoir ce qu’a pu être l’enfance, l’adolescence puis la jeunesse de ce hobereau breton (On suppose que, encore adolescent, il prend son premier embarquement comme mousse à Brest. Son audace et son génie militaire le propulseront très vite capitaine), car le premier document officiel qui mentionne son nom ne date que de 1503.  Le jeune breton est alors un capitaine d’une trentaine d’années.

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En temps de paix, naviguer par ces mers inhospitalières n’est pas chose facile : aux dangers que les éléments dressent sur la route des navigateurs, s’ajoute une foule de prédateurs plus ou moins dangereux que l’armement du bord ne suffit pas toujours à dissuader.
En temps de guerre, et c’était le cas avec l’Espagne en 1503, l’institution des convois escortés (établie depuis 1372) est remise en pratique. Les navires de commerce sont rassemblés et placés sous l'escorte d’une petite flotte de navires en général affrétés, car les navires royaux ne sont pas assez nombreux. 
Depuis le Moyen Age, la Bretagne connaissait un actif commerce maritime. Cependant, les actes de piraterie étaient courants et les bateaux marchands souvent attaqués. Les ducs de Bretagne entretenaient une flotte de guerre et organisaient donc une navigation en convois sous protection.

C’est précisément la tâche qui échoit à Hervé de Portzmoguer lorsque le roi Louis XII décide d’affréter ses navires, et de lui confier la protection d'un convoi pou l'Espagne. Il se trouve à la tête de cinq bâtiments, qui lui appartiennent en propre, au milieu d’une petite division composée de seize navires. 
Pour subvenir aux dépenses ainsi engagées, une taxe spéciale était levée sur les marchandises transportées. Cependant, sur les côtes d’Armor et de Léon, la vie en mer recouvre une réalité qui échappe aux définitions simplistes. On peut fort bien à la fois assurer la protection de navires bretons et piller les bateaux marchands étrangers... Hervé de Portzmoguer ne s'en prive sans doute pas et est accusé d'actes de piraterie à l'encontre de nombreux navires marchands anglais ou écossais. Du service du roi au service personnel et de l’escorte des convois à la piraterie il n’y a qu’un pas, et Hervé semble l’avoir franchit avec aisance. Bref, le capitaine est assez redoutable et les scrupules ne l'étouffent guère. Il se fait une réputation qui parvient aux oreilles de la reine Anne.
Toutefois, les services rendus lui valent la reconnaissance de la duchesse Anne de Bretagne.
Celle-ci a depuis peu fait construire dans les chantiers du Dourdu, près de Morlaix, une nef puissante, d'une quarantaine de mètres de longueur, large de 10 à 12 mètres et équipée sur ses flancs de modernes sabords pour l'artillerie embarquée. Son port d'attache est Brest. La nef de la reine a participé en Méditerranée au siège de Mytilène contre les Turcs. C'est le fleuron de la flotte française.
 En 1505, parvenue à Morlaix à l’occasion d’un pèlerinage à Saint-Jean-du-Doigt, elle demande à visiter la Cordelière. Elle désire aussi rencontrer Hervé, mais ce dernier, craignant les conséquences de la réputation qu’il s’est forgée a pris la mer pour ne pas subir les reproches de sa souveraine. Elle le fait chercher et lui confie le commandement de la Cordelière.

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Mais, ses activités antérieures ont tôt fait de rattraper l'amiral. En 1506, il est condamné avec plusieurs de ses compagnons pour avoir pillé un navire battant pavillon écossais et appartenant à Jehan Abreton et Georges Yvon. La sentence est appliquée avec d’autant plus de rigueur que l’Écosse est alors l’alliée de la France.
Quelques années plus tard, en 1510, une autre affaire, plus sérieuse, lui vaut de recevoir un mandement du Procureur général. Il semble bien que Jehan de Keraret a trouvé la mort à la suite d’un duel ou d’une rixe.
À la même époque ses incursions depuis Morlaix sur la côte d'outre Manche lui valent l’inimitié tenace des Anglais. Le capitaine Conhort, qui commande le Nicolas de Hamptoncourt, vient témoigner avec l'ambassadeur d'Angleterre et se plaindre au roi de France que « plus de trente navires ont esté à ces dernières vendanges prins et pillés par le capitaine Portzmoguer. »
Avec ce superbe navire, Primauguet va continuer à harceler les navires de la marine britannique qui, à titre de représailles, va profiter de sa présence dans le golfe de Gascogne pour effectuer un débarquement près de son manoir à Plouarzel afin de le détruire en totalité par les troupes de l'Amiral Howard  au printemps 1512.
Son dernier combat, Portzmoguer le livre à bord de la Cordelière au cours de la fameuse bataille de Saint-Mathieu, qui s'est déroulée le 10 août 1512 à l'entrée de la rade de Brest. Il ne réussira à entraver le débarquement ennemi qu'au prix du sacrifice de son navire et de sa vie :

 L’Angleterre alliée à l'Espagne entreprend des raids sur les côtes françaises. 
En avril 1512, le roi Henri VIII charge Edward Howard d'organiser avec dix huit navires le blocus de la Manche et de piloter un corps expéditionnaire jusqu'en Guyenne. Howard occupe et incendie la presqu'île de Crozon et la région de la pointe Saint-Mathieu. En mai 1512, Le Conquet est dévasté et le manoir de Portzmoguer incendié. L'Anglais tient ainsi fermée la rade de Brest, où est rassemblée la flotte normande du roi de France et celle de la Duchesse.
Howard choisit de pénétrer dans le goulet de Brest qu'une réception de 300 personnalités célébrant l'alliance britto-française en présence du maire de Morlaix et de l'Amiral de France par intérim et de nombreux représentants de la noblesse bretonne, a lieu sur le pont de La Cordelière et que la nef, en promenade festive sort du goulet. 
Hervé de Portzmoguer envoie chercher des renforts dans la rade, mais décide de défendre l'accès au goulet sans prendre le temps de débarquer ses invités et aborde Le Régent, caraque de mil tonneaux embarquant six cents soldats. Le premier duel d'artillerie de l'histoire navale s'engage. Les deux bâtiments s'accrochent l'un à l'autre. Les équipages se battent au corps à corps.

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Le reste de la flotte accourt de Brest rapidement. Côté français, vingt navires. Plus du double côté anglais. Si parmi ceux-ci se trouvent de nombreux navires marchands flamands confisqués par l'ennemi, on aperçoit aussi de grosses nefs militaires redoutables. 
Hervé de Portzmoguer fonce au contact, suivi par la flotte française. Des combats à l'abordage s'engagent partout à la fois entre la presqu'île de Crozon et la pointe St-Mathieu. Pour les Anglais, bien qu'elle ne soit pas le vaisseau-amiral, La Cordelière, avec son artillerie, représente le plus grand danger. Du reste la nef bretonne mitraille et coule rapidement un navire anglais. Elle devient la cible successive des grosses unités anglaises: le Mary Rose, le Sovereign, le Peter Pomegranate. 
L'un de ses mâts est arraché. Son château avant est en miettes.
Des navires bretons s'interposent et la dégagent. D'autres rompent le combat et s'enfuient. Parmi ceux-ci, La Louise, vaisseau amiral de René de Clermont, commandant en chef de la flotte du Ponant. Son grand-mât s'est effondré et elle rentre à Brest, privant l'escadre de sa considérable puissance de feu. 

La Cordelière poursuit courageusement le combat. Elle veut aborder le Regent mais le Sovereign revient à la charge pour la prendre en sandwich. Primauguet tire alors une bordée destructrice qui abat le grand mât de ce dernier.
Il reste encore le Regent, le plus puissant navire de toute la flotte anglaise. L'abordage est sanglant, les soldats anglais sont très nombreux à bord. Pendant ce temps d'autres vaisseaux anglais tirent sur la Cordelière et trouent sa coque. Les Anglais prennent pied sur le pont de La Cordelière et le corps à corps s'éternise.

Les Français plient sous le nombre, et Portzmoguer aurait entrevu alors la défaite et décidé de faire sauter son navire et par là même celui des Anglais. Il aurait préparé son équipage et ses invités à mourir avec panache par cette phrase « Nous allons fêter Saint Laurent qui mourut par le feu ! ». Le feu aurait été mis à la sainte barbe de la Cordelière. Le Regent tenta alors de se dégager, mais il était trop tard;
Une énorme explosion fit voler en éclats les deux navires entraînant dans la même mort 1500 à 2000 combattants des deux camps ainsi que les invités de La Cordelière. Hervé de Portzmoguer, qui s'était jeté à l'eau, est entraîné par le poids de son armure et se noie. Il y eut très peu de survivants. 
"Ce nonobstant ung vaillant capitaine de mer breton, nommé Primoguet, lequel estoit capitaine d'une grande nef que la royne de France avoit faict faire en la ville de Morlaix... Mais à la fin aulcun de la Cordelière qui estoit dans la hune jetta le feu dedans la Régente, parquoy le feu print aux pouldres & salpestres & furent presque tous bruslez, tant dung costé que d'autre & y demoura l'admiral d'Angleterre et ses gens. Le capitaine Primoguet voyant le feu si près de luy & que ny avoit aulcun remède ne secours se jetta en la mer tout armé & fut noyé..." Chroniques d'Alain Bouchart, conseiller du roi, avocat au parlement de Paris.
On ne saura jamais si l'explosion de La Cordelière fut volontaire ou non. A cette époque, on jetait de part et d'autre des "pots à feu" sur l'adversaire et les incendies étaient fréquents dans les combats. Lorsque la réserve de poudre - la sainte-barbe - était atteinte, c'était l'enfer assuré. Après la disparition spectaculaire des deux navires, la bataille s'interrompit. Les bateaux se séparèrent et gagnèrent à la nuit tombante, les uns la rade de Brest, les autres le large. Les Anglais parlèrent d'une victoire, les Français d'un sacrifice. La reine Anne fut très affectée par la perte de son navire et de ses Bretons.

 

"Epitaphe d'Herveu Portmoguer" :
Nobles princes, le nom Herveu le garde,
Soubz la pierre qui les os ne regarde;
Il a osé sur les Angloys saillir,
Qui lors voulloient le pais assaillir,
Par le moyen d'une royalle nef,
Il a gardé tous les Francoys de gref
Et pour garder le pais de langueur,
En mer est mort comme loyal vaincqueur.
L'aige passé deulx Decius mémoire
Mais de cestuy sera plus grant mémoire."
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Document 1.     
L'historien Étienne Taillemite écrit:
"Ce désastre eut un retentissement considérable en Bretagne, et il ne faut pas s'étonner qu'il ait pris, avec le temps, des dimensions presque mythiques. Certains, parmi lesquels le poète Théodore Botrel, ont voulu voir dans l'explosion un acte d'héroïsme désespéré". 
En réalité, on ne connaît pas les causes exactes du drame, et on ne sait pas grand-chose non plus sur Portzmoguer ni sur la Cordelière, à part qu'elle a été construite à Morlaix. Même son épave, malgré plusieurs campagnes de fouilles, n'a pu être localisée. Notre marine en tout cas a conservé le souvenir de Portzmoguer, quoique, on ne sait pourquoi, son nom ait été francisé en Primauguet. »

Document 2. 
En 1885, Arthur de La Borderie, de l’Institut, fait une communication à propos de Hervé Porzmoguer qui éclaire de façon très particulière la vie de cet homme dont nous ignorons quasiment tout, alors qu’il est considéré comme un des plus grands héros de l’histoire bretonne, suite à sa mort exceptionnelle lors de la bataille de la pointe St Mathieu.
Ces documents datent de 1503 à 1510 et nous permettent de découvrir que Porzmoguer, en plus d’être un grand capitaine, était également un pirate, et peut-être aussi un meurtrier.
•    un grand capitaine: un mandement du roi Louis XII du 17 août 1503 prescrit la formation et l’armement d’une flotte destinée à protéger les navires marchands sortant des ports de Bretagne pour aller faire commerce dans la Manche ou dans l’océan, jusqu’à l’Espagne. A cette époque, la guerre règne entre la France et l’Espagne et les Espagnols « infestaient » les mers. Quand le souverain avait besoin d’une flotte, ou le duc précédemment, il désignait les bâtiments requis pour ce service. Quelques jours après, une autre ordonnance nommait l’amiral ou capitaine général, et fixait les dates de voyage. L’ordonnance considérée désigne 15 navires auxquels elle attribue 1690 hommes d’équipage. 
•    un pirate:   Quand il y avait guerre, ses coups tombent drus comme grêle sur les ennemis de sa patrie. La guerre finie, la tentation est trop grande de soustraire aux lois de la paix. Il cédait et tombait dans la piraterie. En 1506, il s’empare de navires et de riches cargaisons appartenant à des marchands écossais. Poursuivi devant le Conseil souverain de Bretagne, il fut condamné à restituer, ce qu’il fit seul, ses complices n’ayant pas été pris.
•    un meurtrier? dans la dernière pièce, nous voyons Porzmoguer accusé de meurtre sur la personne  de Jean de Keraëret, suite à une de ces rixes « dont sont habitués les gentilshommes bretons ».

Document 3: (extrait)
1503, 17 et 25 août
Loys, par la grâce de Dieu, roy de France etc. à noz allouez etc. salut.
Comme pour obvier aux entreprises faictes allencontre de nous, de nos subgectz, pays et seigneuries par les roy et roine d’Espaigne, à présent nos ennemys,…désirant à nostre pouoir subvenir et ayder à nos dits subgectz, les deffendre et les préserver, de tout mal,…avons ordonné et ordonnons par ces presentes ledit convoy estre faict et mis sus en telle puissance:
•    Premier la grant neff de Boucardière… troiys cens hommes
•    La grant neff de Sainct Malo… sept vingt dix hommes
•    la nef du sieur du Guemadeuc… soixante hommes
•    le capitaine de Promoguer (Porzmoguer) et sa bande

Document 4: (extrait)
1506, 9 juin
Mandement de justice et évocation au Conseil pour Jean et Robert Abretons, frères, et Georges Yvon, marchans fréquentas la mer, du royaume d’Escoce et de la nation d’iceluy: icelui mandement adreczé aux juges de Rennes, Nantes, Treguer et autres, de faire enqueste et informacion de plusieurs pilleries leurs faictes par Pormoguer et autres; et ceulx qui seront trouvéz chargez, les rendre prinsonniers ou Bouffay de nates, ou les ajourner à comparoir en personne et par arrest audict Conseil. Raporteur macé,Signé Le Fourbeur (Scellé le 9 juin 1506)

Document 5: (extrait)
1510, 23 février
Mandement dirigé au premier huyssier ou sergent requis, pour le Procureur général , Yvon Kerareec et Jehan Coetdelez, allencontre de hervé Porzmoguer, touchant mettre à execucion certains jugez autresfoiz ensuyz -comme est contenu en ung acte attaché à ce présent mandement soubz le contreseel de la Chancelerie- de la mort ensuye en la personne de Jehan de Keraret; et ce neantmoinz plegemens et opposicions, ou cas desquelz l’evocacion au Conseil. Raporteur, Gedoyn. Signé Vaucouleur. (Scellé le samedi 23 février 1509)

 

Date de dernière mise à jour : 21/07/2017