La Mer Salée ( pourquoi ?)

Avez-vous déjà goûté l'eau de mer ? Elle est salée ! Et pourtant des milliers et des milliers de poissons, de coquillages, de crustacés et bien d'autre plantes et animaux ne peuvent vivre que dans la mer, et dans la mer … salée.
Mais savez-vous pourquoi la mer est salée ?

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 Voici ce que m'a expliqué un vieux pêcheur de Concarneau, et les vieux pêcheurs,  surtout ceux de Concarneau, ne mentent jamais … surtout quand ils disent la vérité … 

Armanel - conteur ( http://armanel.e-monsite.com

C'était il y a si longtemps que le grand-père de ton grand-père n'était pas encore né. Le sable du Cabellou était encore un rocher solide  et les paysans de Lanriec venaient en charrette aux Glénan pour y faire la moisson. En ce temps-là, le rivage de la mer se trouvait tout là-bas à la ligne d'horizon et, chose encore plus curieuse, l'eau de la mer… n'était pas salée ! 

Les pêcheurs en y pêchaient des carpes et des goujons, des truites et des brochets, mais jamais la moindre sardine, jamais le plus petit merluchon. 
Le père Pélage était le plus ancien marin de Trévignon. Il était venu au monde il y avait si longtemps qu'il ne savait plus lui-même son âge. - Il avait déjà plus de cents ans quand j'ai fait ma première marée, affirmait le plus vieux pêcheur du port, et son bateau est pour le moins aussi vieux que lui. C'est vrai que sa barque n'inspirait guère confiance. Entre les bordés disjoints, l'eau s’infiltrait insidieusement. Pélage ne semblait pas en faire cas. On le voyait seulement déchausser l'un de ses sabots en guise d'écope lorsqu'il jugeait que l'esquif s'enfonçait trop et jeter pardessus bord juste assez d'eau pour ne pas aller par le fond avant d'atteindre le port. Avec son unique casier couvert d'algues vertes, ce n'est pas lui qui risquait de dévaster les fonds. Il rapportait chaque jour exactement de quoi faire une fricassée ou une soupe parfumée. Vivant seul depuis bien longtemps, cela lui suffisait et jamais on ne l'avait entendu se plaindre. Les jeunes le taquinaient parfois : - Alors, Pélage, trois anguilles seulement ? Un bon pêcheur comme toi, si tu voulais embarquer avec nous, avec des filets neufs tu ferais fortune ! Pélage se contentait de lever la main en souriant. 

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Ce soir-là, il hissait à bord son orin, comme à l'accoutumée, lorsqu'il vit s'agiter au fond du casier une étrange créature : ce n'était ni un poisson ni un crabe comme il l'espérait mais une espèce de paquet d'algues d'où émergeaient de minuscules bras et une tête ébouriffée. Jamais, de toute sa vie, il n'avait vu chose pareille. Avec précaution, il le sortit de sa prison, la débarrassa des algues qui l'entravaient. Il découvrit alors une espèce de petit homme, grand comme la main et dont les jambes auraient été remplacées par une queue de poisson d'un vert fluorescent. Le curieux petit être s'agitait entre les doigts du pêcheur. En l'examinant de plus près, Pélage s'aperçut qu'il remuait les lèvres comme s'il parlait mais le claquement de la voile empêchait d'entendre si, réellement, des sons sortaient de cette bouche en miniature. Pour en avoir le cœur net, il affala la voile, s'assit sur le banc de nage et approcha de son oreille sa bizarre capture. Ce drôle de petit homme-poisson parlait ! D'une voix à peine audible, certes, mais il parlait : 
_ «  S'il te plaît, Pélage, rejette-moi à la mer. Que pourrais-tu faire de moi ? Je suis le roi des ondins ; mon peuple et moi vivons au fond de la mer et c'est nous qui accrochons les poissons dans les filets des pêcheurs. Je m'apprêtais justement à déposer une carpe  dans ton casier quand tu l'as relevé et je suis resté dans le piège. Si tu me relâches, je te récompenserai, car notre pouvoir est très grand ». 
Aussi éberlué qu'amusé, Pélage ne réfléchit pas longtemps : le gros coquillage qui restait au fond du casier suffirait bien à son repas du soir. Se penchant au-dessus de l'eau, il y déposa délicatement le petit ondin. Celui-ci plongea comme un éclair puis réapparut aussitôt. Sa voix était cette fois, beaucoup plus forte : 
_ «  Merci, vieux Pélage, merci de m'avoir libéré. Pour te remercier, garde bien ce coquillage que tu as pêché, car il est magique. Chaque fois que tu désireras quelque chose, dis exactement : " Petit coquillage des ondins, tourne, tourne sur toi-même et tourne ceci en mes mains ". Pour l'arrêter, il suffira de lui dire : " Petit coquillage des ondins, arrête ton moulin. Repose-toi jusqu'à demain ! " Surtout n'oublie pas ces formules, sinon le coquillage ne t'obéirait plus ». 
Et dans un remous turquoise, le petit ondin disparu. 

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En débarquant sur les rochers de Trévignon, Pélage fredonnait. Cette aventure hors du commun l'avait mis de bonne humeur mais, comme il lui arrivait de s'assoupir dans sa barque, il n'était pas sûr, au fond, de n'avoir pas rêvé toute cette histoire. Au moment de se mettre à table devant son éternel bol de soupe, il se prit à soupirer : 
_ «  Que j'aimerais, ce soir, manger un rôti de porc bien doré, comme celui de mes noces, il y si longtemps ! Et si ce coquillage avait réellement le pouvoir de… »
Pélage prit son ton le plus sérieux et ordonna : 
_ «  Petit coquillage des ondins, tourne, tourne sur toi-même et tourne un rôti en mes mains ». La phrase était à peine achevée qu'un énorme rôti, doré à point, lui sautait dans les mains. De surprise, le vieux pêcheur lâcha ce mets tombé du ciel mais un second rôti semblable vint aussitôt le remplacer. 
_ «  Oh là ! C’en est trop ! Petit coquillage des ondins, arrête ton moulin. Repose-toi jusqu'à demain ». 
Jamais Pélage n'avait été à pareil festin. Il s'endormit en rêvant aux mille choses que le coquillage allait lui procurer désormais. Avant le soleil levé, il était sur le port, mais comme il appareillait, la lourde voile décorée et rapiécée se déchira brusquement. Au lieu de se désoler, il pensa tout de suite au coquillage qu'il avait en poche : 
_ «  Petit coquillage des ondins, tourne, tourne sur toi-même et tourne une voile en mes mains ». 
Une magnifique misaine rouge se déroula au pied du mât. Le marin se pressa de lancer la seconde formule. Il n'avait que faire d'une deuxième voile semblable car la barque était bien petite ! 
En voyant sortir le vieux canot arborant une fine voile rouge, les autres marins n'en croyaient pas leurs yeux. Depuis qu'ils connaissaient Pélage, jamais ils ne lui avaient rien vu de neuf. Où pouvait-il avoir trouvé de quoi s'acheter pareil gréement ? Quand, le lendemain, on le vit sortir de sa chaumière portant une vareuse encore craquante d'apprêt et des sabots fleurant le bois fraîchement tranché, l'étonnement fut à son comble. Pélage avait-il vendu son âme au diable ? Il fallait savoir. 
Le village dormait depuis longtemps déjà. Seule la lampe de Pélage brillait derrière les petits carreaux de la maison. La porte de la chaumière d'en face s'entrouvrit discrètement. Sautant le mur, une silhouette vint se hisser jusqu'à la fenêtre éclairée. Le voisin avait été chargé de surveiller les faits et gestes du " nouveau riche ". Le pêcheur était assis devant l'âtre, un coquillage posé sur les genoux. Le voisin l'entendit nettement prononcer : 
_ «  Petit coquillage des ondins, tourne, tourne sur toi-même et tourne une bûche en mes mains ». 
Ebahi, le curieux vit une grosse branche de chêne, sortie d'on ne sait où, se placer en travers des genoux du bonhomme. Il en savait assez : s'il réussissait à se saisir de ce coquillage  magique, sa fortune était assurée. Ce n'était pas des voiles et des habits qu'il demanderait, mais de l'or et des diamants. Tapi dans l'ombre, il attendit que s'éteigne la lampe de Pélage. Il attendit encore et poussa la porte que le marin ne fermait jamais à clef car il ne possédait rien chez lui susceptible d'attirer les voleurs… 
Le boulanger du port allumait son four lorsqu'il vit passer le voisin de Pélage , chargé d'un grand sac.
_ «  Déjà levé Younnic ? Où vas-tu si tôt avec ton barda sur le dos ? »
L'autre parut gêné et pressa le pas : 
_ «  J'embarque pour Lorient où j'ai à faire ».

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Il quittait en réalité le pays pour toujours car il emportait le coquillage magique et préférait être loin avant de s'en servir. Ainsi personne ne soupçonnait la raison de sa fortune nouvelle. Une fois au large, il comptait d'abord faire changer sa barque en goélette, lui faire apparaître un équipage et aller aux Amériques où il aurait carrosse, château et jardins. Il lui fallait pour l'instant gagner la haute mer avant que Pélage ne s'aperçût du larcin. Sur le coup de midi, il prépara une omelette sur le fourneau du bord. Mais dans sa précipitation il avait oublié à terre sel et poivre. Passe encore une omelette sans poivre, mais sans sel quel triste menu ! - Mais mon coquillage va sûrement me venir en aide ! Que disait le vieux déjà ? Ah, j'y suis :
_ «  Petit coquillage des ondins, tourne, tourne sur toi-même et tourne du sel en mes mains ». Une poignée de sel blanc bondit dans la poêle. 
_ «  Oh, oh pas tant, tu vas gâcher mon omelette ! »
Une autre poignée avait rejoint la première, puis une autre encore. 
_ «  Merci ! Merci ! C'est trop, j'en avais bien assez d'une poignée ! Arrête-toi ! »
Mais le sel continuait à s'amonceler sur le fourneau. 
_ «  Cela suffit ! Vas-tu finir, maudit coquillage ? « 
Le fond de la barque était maintenant recouvert d'une épaisse couche blanche qui roulait en vagues au gré du roulis. Younnic en avait jusqu'aux genoux et tentait en vain de se dégager, tandis que le bateau s'enfonçait lentement. Au prix d'un terrible effort, il put agripper le mât et s'y hisser. Si seulement il avait pu retrouver le coquillage et le jeter à l'eau, sans doute cette marée de sel se serait-elle arrêtée. Mais le coquillage était lui-même enseveli on ne sait où. Younnic se sentit perdu. Le sel dépassait le plat-bord et retombait en cascade dans la mer. La barque n'allait pas tarder à couler. Le marin saisit une brassée de lièges suspendus au mât et sauta à l'eau… 

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Quelques semaines plus tard, un trois-mâts faisait escale aux Amériques. Le cuisinier du bord s'appelait Younnic. Un drôle de cuisinier, à vrai dire, car il refusait toujours de mettre du sel dans le rata de l'équipage. On racontait qu'il avait été repêché en pleine mer, un paquet de lièges en guise de bouée…
A Trévignon comme ailleurs, les pêcheurs s'aperçurent qu'ils ne rapportaient plus les mêmes espèces dans leurs filets ; c'étaient maintenant des maquereaux, des sardines et des rougets. Voilà des poissons qui avaient du goût ! Et puis un jour, un petit enfant qui apprenait à nager au bord de la plage revint en hurlant vers sa mère : 
_ «  Elle est salée ! Elle est salée ! »
 On mit un bon moment à comprendre : il avait avalé une gorgée d'eau et avait ressenti une soudaine brûlure, l'eau de la mer était salée ! On Vérifia ici, on vérifia là. Partout la mer était maintenant salée… Quelque part, au fond de la mer, un très vieux coquillage tourne sans cesse sur lui-même et l'on raconte qu'au large des Iles de Glénan, l'Océan est toujours plus salé qu'en tout autre point du Globe ... 

Va savoir pourquoi ?…

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